Tétramorphe

Les Quatre Vivants

Le Tétramorphe ou Les Quatre Vivants

L'introduction du livre sur le Tétramorphe aux éditions de l'Harmattan

La couverture du livre les Quatre Vivants ou tétramorphe

Les Quatre Vivants

Auteur :
Editeur : Editions L'Harmattan (10 avril 2007)
ISBN-13 : 978-2296028005
Broché : 314 pages

"La gloire de Dieu, c'est l'homme vivant et la vie de l'homme, c'est la vision de Dieu. Saint Irénée de Lyon (Contre les hérésies IV, 20,7) Qu'est-ce que la vie ? Qui anime le monde ? Qui ouvre et ferme les portes de l'insondable mystère de l'existence ? Par quel prodige inouï, l'homme se trouve-t-il imprimé du mouvement et de l'être, du naître et du croître, du désir et du devenir ? Qui fait de lui un être vivant appelé à une plénitude de vie ? L'homme tient son existence de Dieu. Il détient de lui la vie et l'être. Tout en lui étant foncièrement distinct, séparé de lui par un abîme infranchissable, il lui est indissolublement lié. Et pourtant il est frappé d'amnésie. Il veut se suffire à lui-même, subsister pour lui et par lui seul. Là est son péché. Enfermé dans une attitude autarcique, il pense que tout part de lui, tout dépend de lui. Il se méprend sur le centre du monde et de l'univers. Il limite le champ de la vie aux frontières étroites de sa vision enclose dans la finitude. Il omet que la vie vient de loin, très loin. Il oublie qu'il n'est pas capable de vivre par lui-même, qu'il n'est pas autosubsistant. Au contraire, il est dépendant d'une source qui ne tarit jamais et vient alimenter la vie en lui. Dieu est la source de la vie. C'est la participation à Dieu qui engendre la vie, qui génère l'être, qui crée l'existence. Plus l'homme a conscience de participer à cette vie, plus il augmente son potentiel de vie jusqu'à la plénitude, un surcroît de vie extraordinaire. Comment l'homme participe-t-il à cette vie ? Par la vision, nous dit Irénée de Lyon. Mais de quelle vision s'agit-il ? Car Dieu nul ne l'a jamais vu. Il reste inaccessible, incompréhensible, inconnaissable dans son essence, donc invisible aux yeux de l'homme. Ce dernier ne peut avoir accès à Dieu, il ne peut le voir face à face. Or Dieu, s'est laissé approcher de deux façons. Par les visions des prophètes de l'Ancien Testament comme celles d'Isaïe, d'Ézéchiel, de Daniel où Dieu se manifeste tout en restant inaccessible aux sens, et par la vision des visions, celle annoncée justement par les visions prophétiques, la venue du Fils, image du Père et qui le révèle. Celui qui voit le Fils voit le Père et acquiert la vie éternelle. « Car, de même que ceux qui voient la lumière sont dans la lumière et participent à sa splendeur, de même ceux qui voient Dieu sont en Dieu et participent à sa splendeur. Or vivifiante est la splendeur de Dieu. Ils auront donc part à la vie, ceux qui voient Dieu. Tel est le motif pour lequel Celui qui est insaisissable, incompréhensible et invisible s'offre à être vu, compris et saisi par les hommes : c'est afin de vivifier ceux qui le saisissent et qui le voient. Car, si sa grandeur est inscrutable, sa bonté aussi est inexprimable, et c'est grâce à elle qu'il se fait voir et qu'il donne la vie à ceux qui le voient. Car il est impossible de vivre sans la vie, et il n'y a de vie que par la participation à Dieu, et cette participation à Dieu consiste à voir Dieu et à jouir de sa bonté. L'invisible devient visible en la personne du Fils de Dieu incarné. La vision de ce Fils, face à face réel et immédiat avec Dieu, s'avère la source d'une véritable rencontre, une participation concrète à la source de la vie. Dieu invisible s'incarne en la personne du Christ, se laisse voir et se rend participable dans le but de faire participer l'homme à la vie divine. La vie de l'homme trouve son accomplissement dans une telle union de la nature divine à la nature humaine réalisée par l'Incarnation où Dieu transfuse à l'homme ses qualités divines. La vision implique une participation est donc l'axiome essentiel de la vie de l'homme. Le Verbe se fait chair, le Fils, image du Dieu invisible, se rend visible. Dans le Fils, image parfaite du Père, ce dernier peut se laisser connaître : « Qui m'a vu, a vu le Père » (Jn 14,9). Le Fils est la voie et la vie : « Dieu nous a donné la vie éternelle, et cette vie est en son fils, qui a le fils, a la vie » (1 Jn, 5,11-12). Le christianisme n'est pas une morale, une sagesse, une imitation extérieure du Christ dans les catégories du bien ou du mal. Il offre au contraire, la possibilité d'une pleine participation à la vie procurée par le Christ lui-même. La vie, nous la trouvons en lui et par lui, image visible du Père invisible, dans l'orbe sanctifiante et vivifiante de l'Esprit. Il nous ouvre à la vie et à la réciprocité de l'amour trinitaire. Il donne le sens profond et ultime à toute chose, il est celui vers qui converge tout acte, tout désir ou tout regard. Il est le contenu et celui qui contient tout. Il est la révélation et celui qui révèle, il est à la fois le semeur et la semence. L'invisibilité du Père est préservée tandis que le Fils se montre au monde, se fait chair pour sauver l'homme en péril. Car le risque est grand que « ...privé totalement de Dieu, il ne perde jusqu'à l'existence. Car la gloire de Dieu c'est l'homme vivant, et la vie de l'homme c'est la vision de Dieu : si déjà la révélation de Dieu par la création procure la vie à tous les êtres qui vivent sur la terre, combien plus la manifestation du Père par le Verbe procure-t-elle la vie à ceux qui voient Dieu ». La thématique de cette étude concerne plus particulièrement, au cœur des visions évoquées, la présence d'êtres mystérieux que l'on appelle Les Quatre Vivants., dénommés aussi « tétramorphe ». Protagonistes omniprésents des théophanies vétérotestamentaires, qui sont elles-mêmes les « ombres à venir » de la théophanie unique et directe, la venue du Christ, ils traversent la liturgie et l'iconographie chrétienne comme un char divin sur un fleuve de feu ; ils charrient les secrets de la vie et les chantent sans déflorer le mystère. Leur présence se répète inlassablement dans la liturgie et dans l'art chrétien. Ils se montrent dans l'architecture, la peinture, la sculpture, l'enluminure, sur les objets liturgiques (croix, évangéliaires, calices.) ; ils apparaissent également dans le contenu même de la liturgie, dans ses prières, dans ses chants, dans le texte de ses sacrements. Universellement représentés comme locutions de la maiestas domini, les Quatre Vivants-Le Tétramorphe portent le trône du roi de l'univers, le Christ en majesté. Ceux-ci émergent de dessous sa mandorle et se retournent dans un élégant mouvement vers lui, la source de la vie. Rares sont les représentations du tétramorphe sans le Christ. Les ailes déployées des Quatre Vivants ne le cachent pas pour le faire passer au second plan, mais au contraire, ils lui sont associés et l'accompagnent systématiquement dans sa gloire. Par exemple, lorsque le tétramorphe est représenté avec un symbole du Christ, comme l'hétoïmasie - le trône vide du Christ dans l'attente de sa seconde Venue - ou bien la croix, la présence doxologique des Quatre Vivants-Le Tétramorphe donne alors à la vision un caractère pleinement théophanique. Le tétramorphe accompagne le trône sur lequel est assis le Dieu-homme. Mystère de l'Incarnation où Dieu, dans une mansuétude d'amour, se fait chair afin de vivifier la création et la réhabiliter dans une relation eucharistique avec Lui. Les Quatre Vivants. se situent au cœur de cette entreprise salutaire où Dieu se manifeste à l'homme pour lui proposer la délivrance par la déification. Vocables théophaniques par excellence, ils sont les témoins et les messagers de l'amour divin répandu en plénitude aux quatre coins de l'univers. Mais en réalité qui sont-ils vraiment ? Pourquoi les appelle-t-on les Vivants ? Quel est leur lien avec le Dieu vivant ? Comment contribuent-ils à favoriser l'effloraison de la vie ? Nous allons tenter d'en expliquer leur nature, leur fonction et leur origine. Nous ferons appel aux textes de références, les visions prophétiques de l'Ancien Testament, principalement la vision d'Ézéchiel, et l'Apocalypse de Jean. À partir du 2e siècle de notre ère, les Quatre Vivants-Le Tétramorphe sont assimilés aux quatre Évangélistes. Cette association ne fait pas l'unanimité chez les Pères de l'Église ; elle traduit un clivage entre Orient et Occident chrétiens. Nous ferons un tour d'horizon de la pensée des Pères et tenterons d'analyser cette différence d'approche entre Orient et Occident chrétien, conséquence, d'une part, d'une divergence de position vis-à-vis de la canonicité de l'Apocalypse, d'autre part, d'une formulation différente du contenu de l'image chrétienne. Nous pensons notamment au concile Quinisexte de 692 qui clôt l'usage des symboles vétéro-testamentaires dans l'icône et exige une représentation directe. Il n'y a pas une image tétramorphique unique. Nous voyagerons dans l'espace et dans le temps aux quatre coins de la chrétienté pour en appréhender de façon exhaustive les différentes représen-tations iconographiques et leur mode de présence dans la liturgie. Nous aboutirons, au terme de notre voyage à l'art occidental de la fin du Moyen-Âge, l'art roman qui a connu une floraison de ce thème des Quatre Vivants-Le Tétramorphe en lien avec les représentations théophaniques surtout sur les tympans qui surplombent l'entrée des églises cathédrales et abbatiales de l'époque, manifestant par là l'unité de la foi dans la chrétienté de cette période. Puis, progressivement, Les Quatre Vivants. vont disparaître en même temps que les représentations des théophanies du Christ. Nous tenterons de trouver les raisons à cette disparition qui est un épiphénomène d'une évolution globale de l'iconographie de cette période en Occident. Dans notre méthode, nous mettrons au second plan une approche de type symbolique. Une herméneutique symboliste cherchera à dédier à un objet, une image, un événement d'ici-bas son prototype idéal dans le monde invisible. Cette interprétation est élaborée à partir d'une vision platonicienne où le monde visible est une pâle copie du monde invisible dont on cultivera la nostalgie de sa perfection en cherchant par tous les moyens à y retourner. L'approche chrétienne ne cultive pas le thème du retour. Elle est résolument tournée vers un devenir, orientée dans un dynamisme où le sens de la vie n'est pas une contemplation statique mais un dévoilement sans fin. Elle ne consiste pas à décrypter les symboles comme des marchepieds qui permettent d'accéder à Dieu mais à les interpréter comme des signes vivants de la venue et de la présence du Seigneur dans le monde. À vouloir tout cataloguer, tout réduire à un seul symbolisme, on perdrait de vue l'essentiel du sens de ces visions qui appellent justement à se déposséder de tout savoir a priori pour entrer, dans une joie mêlée de crainte, à la rencontre du Dieu vivant et expérimenter de tout son être, les arrhes de la Jérusalem céleste. Non pas s'évader du monde pour monter vers Dieu, mais au contraire accueillir Dieu qui descend du ciel pour transfigurer le monde, comme le dit Nicolas Cabasilas dans La vie en Christ : « C'est Dieu qui prend l'initiative de nous sanctifier en nous rejoignant sur terre. De cette manière, nous vivons en Dieu. Nous soustrayons notre vie à ce monde visible pour la faire entrer dans l'autre monde qu'on ne voit pas. Nous changeons non pas de lieu mais d'existence. Ce n'est pas nous qui nous sommes rapprochés de Dieu ou qui sommes montés jusqu'à Lui. C'est Lui qui est venu chez nous et qui est descendu jusqu'à nous. Il ne nous enlève pas de ce monde, mais Il nous rend célestes tout en nous laissant sur terre. Il nous donne la vie du ciel en nous pénétrant de Sa vie, non en nous élevant dans le ciel, mais en infléchissant le ciel et en l'abaissant jusqu'à nous ». Plutôt que d'être dévalorisée, reléguée au second plan, la matière est « enhypostasiée ». Elle devient le réceptacle de la grâce. La gloire divine palpite en elle aux yeux de celui qui sait percevoir la vie cachée des êtres et des choses. Nous verrons en quoi les Quatre Vivants ou Tétramorphe participent de cette sanctification du monde."

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Le Tétramorphe de Moissac


Tétramorphe de MoissacLes Quatre Vivants ou tetramorphe de ChartresLes Quatre Vivants ou tetramorphe d'Angouleme
Image en haut à gauche : Tétramorphe de Moissac (© peneaud.com), Image en haut au centre : Tétramorphe de Chartres (© www. romanes.com), Image en haut à droite : Tétramorphe d'Angoulême(© www.romanes.com)

Le Tétramorphe de Chartres


Le Tétramorphe d'Angoulême


Le Tétramorphe de Saint-Sernin de Toulouse

Les Quatre Vivants ou tetramorphe de Saint-Sernin de Toulouse Tétramorphe Toulouse La couverture du livre les Quatre Vivants ou tétramorphe
Image de gauche : Tétramorphe de Saint-Sernin de Toulouse (Phot. Péneaud), Image du centre : Tétramorphe de Saint-Sernin de Toulouse, détail homme (Phot. Péneaud), Image à droite : Couverture du livre

Le Tétramorphe de Carennac


Le Tétramorphe de Sainte-Trophime d'Arles

Les Quatre Vivants ou tetramorphe de CarennacLes Quatre Vivants ou tetramorphe d'arles
Image à gauche : Tétramorphe de Carennac (© www.romanes.com)), Image à droite : Tétramorphe d'Arles (Phot. Benedetti)

La disparition

des Quatre Vivants

Extraits de la conclusion du livre sur Quatre Vivants.
" Jusqu’à la fin du 12e siècle, le Christ en gloire rayonnant et bénissant est le thème dominant de l’iconographie romane sur les tympans. Puis le 13e siècle sonne le glas de la majesté. Elle disparaît de l’art monumental, elle fuit les tympans des portails sculptés comme elle fuit les fresques des absides. Cette éclipse regrettable entraîne par voie de conséquence, un autre déclin, la disparition progressive des quatre vivants. Ceux-ci n’ont plus de raison d’être sculptés sur les tympans du Jugement dernier. Ils ne trouvent pas leur place dans les scènes dantesques où le chaos et la mort, le déchirement et le feu de l’enfer, effacent l’espérance eschatologique des visions de Dieu. Ils se retirent alors dans l’ombre, réapparaissent de temps à autre, sur un vitrail, une peinture religieuse, méconnaissables, car ils ne dégagent plus le souffle théophanique qu’on leur reconnaissait. À part Fra Angelico, qui fut l’un des derniers représentants de l’idéal religieux du Moyen Âge, les vivants de Dürer, Raphaël, etc., traduisent l’atmosphère de décadence qui envahit l’art sacré. Associés de façon systématique aux quatre évangélistes, les vivants ont définitivement perdu la puissance de vie qui les habitait. Déchus, amoindris, réduits à des symboles dérisoires, ils labourent souvent le terrain de l’ésotérisme. Le soleil se couche alors sur les quatre vivants qui perdent à jamais en Occident leur rayonnement. Mais ce n’est pas par volonté de dissimulation, comme autrefois en Orient, lorsque les représentations de l’Apocalypse étaient jugées irrecevables par les canons de la foi. Non, le motif majeur réside dans l’oubli. Une page de la théologie fondée sur l’expérience se ferme. Les chrétiens ont oublié le sens profond de ces images mystérieuses porteuses d’un message qui n’est plus actualisé. Qui sait encore que, par ces images, la vision de Dieu, donc l’Incarnation et son corollaire, la déification, ouvrent les portes du salut de l’humanité ? La théologie change de bord en Occident. Sous les assauts du sécularisme et du rationalisme, la pensée théologique se modifie en profondeur. La fin du Moyen âge coïncide avec l’élaboration de la scolastique qui érige en absolu les facultés intellectuelles et conceptuelles. La théologie devient une science de Dieu qui tente de démontrer, par la spéculation intellectuelle, ce qui relève avant tout du domaine de l’expérience. On oublie que le théologien est avant tout celui qui prie et fleurit dans le terreau fertile de la tradition des Pères. Olivier Clément, dans « La révolte de l’Esprit », écrit : Dès le 13e siècle, en effet, l’Occident, aux prises avec la renaissance de l’aristotélisme, a tenté de constituer la théologie en « science » en mettant la raison supposée « naturelle » au service de la révélation… St Thomas « démythologise » : dans le thème de la déification, il voit surtout une métaphore, l’expression d’une communion morale, intentionnelle, sans participation réelle de l’homme tout entier (y compris son corps) à Dieu tout entier. Le sens de la déification se dilue dans une approche analytique voulant dominer la matière. La matière n’est plus le réceptacle vivifié par les énergies divines, un espace transfiguré par la plénitude du Verbe et de l’Esprit. Elle est dominée, domptée par les forces de l’intellect pour être dépassée afin de permettre une élévation qui hisse la terre vers le ciel, vers la lumière. Il est remarquable d’observer que l’art gothique relève justement de cette tentation d’atteindre la plénitude divine dans une composition ordonnée, logique, tendue vers la lumière. L’art gothique prend appui sur la matière et la déroule comme un ruban vers l’infini inconcevable de Dieu, il incite l’âme à s’élever toujours plus haut, à l’extérieur de l’homme, dans les empyrées de la lumière inaccessible. L’apparition de l’art gothique coïncide avec la révolution scolastique qui modifie simultanément les canons de l’art liturgique car si elle s’imprime dans la pensée elle n’en bouleverse pas moins l’art. Les quatre vivants, vocables théophaniques par excellence, ne survivront pas à ce mouvement qui s’engage de manière irréversible et va affecter l’art chrétien de deux façons. Primo, le Jugement dernier devient le thème dominant qui supplante toutes les autres représentations sur les tympans des cathédrales. Secundo, le psychologisme, conséquence du sécularisme, envahit l’art à partir du 13e siècle. Comme nous l’avons vu, le thème du Jugement dernier est un thème commun à l’Apocalypse et l’évangile de Matthieu. Un abîme, cependant, finit en Occident par séparer les deux rédactions. La vision de l’Apocalypse, associée aux quatre vivants et aux vingt-quatre vieillards, développe une vision intemporelle du Jugement. Elle montre l’horizon de la fin des temps, le ciel de la participation au royaume de Dieu, pour celui qui se convertit. À l’opposé, la rédaction du Jugement de Matthieu est plus formelle. Elle se focalise sur la séparation des brebis et des boucs, des justes et des réprouvés, elle mêle aux promesses du Royaume, la vision d’un spectacle dantesque où se superposent une multitude d’images de feu et de ténèbre et met l’accent sur le Jugement individuel. Le Jugement de Matthieu dessiné à Beaulieu, saint Denis, Conques aura ses prolongements dans l’art gothique et finira par effacer celui de l’Apocalypse, éclipsant la vision du trône. Et pourtant, à l’origine, il s’agit bien de deux mêmes visions du trône, mais elles emprunteront des voies distinctes pour aboutir à deux formules bien différenciées. L’une maintiendra une promesse de rédemption universelle, l’autre, de façon dichotomique, opposera deux voies qui se situeront dans une approche juridique. Voici ce qu’écrit Philippe Ariès : Au 13e siècle, l’inspiration apocalyptique s’est effacée, il n’en reste que des souvenirs relégués dans les voussures. L’idée de jugement l’a emporté. C’est une cour de justice qui est représentée : le Christ, entouré d’anges gonfaloniers est assis sur le trône du juge (...) Deux actions prennent alors une importance considérable. L’une est la pesée des âmes qui passe au centre de la composition, scène qui suscite le souci et l’inquiétude : penchés sur les balcons du ciel, aux voussures du portail, les anges regardent. Chaque vie aboutit aux plateaux de la balance. Chaque pesée retient l’attention des mondes céleste et inferna. Dans les images carolingiennes, un aller-retour entre les deux jugements se fait naturellement. La majesté du Christ est automatiquement associée au Juge, mais quelques quatre siècles plus tard, cette association est révolue. Les esprits figent la vision de la majesté en une vision du Jugement. Le Juge n’est plus le Pantocrator oriental. Sa tunique s’écarte, à Beaulieu et à Conques, découvrant sa poitrine nue, puis elle disparaît, laissant un torse complètement nu. Le flanc du Christ dévoile désormais la blessure laissée par la lance, les pieds et les mains arborent les plaies. Le Christ-Juge des cathédrales n’est donc plus un roi couronné assis sur un trône ouvragé. Il ne ressemble pas non plus au Fils de l’Homme de la parousie qui, dans une mandorle à peine portée par des chérubins tourmentés, éten­dait les mains pour séparer les méchants des élus. Désormais il est le rédempteur qui n’a plus, pour les malheureux qui ont rejeté son amour, que le reproche muet de ses plaies3. Le geste de séparation entre les élus et les réprouvés a comme seul prétexte de montrer ces plaies, et met l’accent sur la valeur salvifique de la souffrance. La mandorle, figure de la lumière immatérielle participable, est réduite à une peau de chagrin et vient se loger, suspendue derrière la tête, siège des facultés intellectuelles, comme si le corps n’était pas admis à la déification (...)
Tout art véritablement iconographique est porteur d’un contenu théophanique. Il est une vision de Dieu, comme nous venons de le dire, il contribue à montrer sa venue dans le monde, à annoncer le salut dans la chair, son incarnation. Il montre aussi la chair sainte, sanctifiée en Dieu, la création transfigurée par la participation à la vie divine. Pour traduire ce message dans l’icône, l’iconographe s’appuie sur une vision sacramentelle du monde qui, par la prière et la vie liturgique, oriente sans cesse son regard vers l’abîme sans fond de la relation à Dieu. Or le mouvement humaniste vient arracher l’homme à la relation pénétrante qui le lie à Dieu. Progressivement, l’homme se met au centre de la relation et prend la place de Dieu. Il s’éloigne lui-même de la source de la vie pour devenir sa propre transcendance. Il n’est plus aimanté par un autre principe que lui-même. Il se prend pour la source de la vie et par conséquent, il autolimite sa perception aux frontières du monde sensible et perd le lien avec la source prééminente, créatrice de la vie véritable. Surfant à la périphérie, dans la matérialité, il erre dans un monde superficiel, confondant l’enveloppe extérieure de l’être avec la beauté intérieure véritable. Il oublie que la vie est un don de Dieu, signe de sa présence. Désarmée pour accueillir ce don et rendre grâce en l’offrant à Dieu, sa mémoire a perdu les gestes sacramentels, eucharistiques que l’homme médiéval entretenait encore avec le monde. Enraciné dans une communion continuelle avec lui, celui-ci ne séparait pas le profane du sacré et transformait tout acte de sa vie en une liturgie incessamment offerte à Dieu. Il entendait la voix de Dieu qui l’appelait à participer de tout son être à la vie divine et à coopérer à la multitude des théophanies dans la création comme à une théophanie unique, celle du Christ. La pensée médiévale relève en effet d’une vision globale du monde. Elle ne sépare pas, elle n’exclut rien qui ne s’inscrive dans l’économie divine. L’humaniste ne peut plus le faire car cela supposerait qu’il se décentre de lui-même et qu’il renonce à appréhender et prendre possession du monde selon ses propres critères anthropocentriques. Dissocié, coupé de ses racines véritables, il est isolé comme un atome perdu dans sa propre nature (...)
Les Quatre Vivants dessinés par Gallia Bitty

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